L’inexorable essor de la retraite flexible

Le chiffre interpelle : selon une étude de l’OFS publiée il y a quelques jours, près de la moitié des suissesses et des suisses qui ont pris leur retraite en 2019 l’on fait avant d’arriver à l’âge officiel de la retraite. Ces personnes font-elles partie des plus privilégiées ? Pas vraiment : pour celles ayant opté pour la rente, la rente LPP médiane mensuelle s’élève à 1’160.- pour les femmes et 2’144.- pour les hommes. Et pour les personnes ayant choisi de retirer leur capital de prévoyance, on parle d’un montant médian de 59’000.- pour les femmes et de 142’900.- pour les hommes. Même si chaque cas est différent et les motivations toutes aussi variées, il est probable qu’une partie de ces personnes ont choisi de passer leur retraite à l’étranger – car avec un tel niveau de revenus, la vie en Suisse est difficilement envisageable. D’autant plus que la rente AVS est également réduite si on la demande avant l’âge officiel… Faire le choix de la retraite anticipée, c’est donc bloquer le compteur – et espérer avoir fait correctement ses calculs de planification financière.

La même étude montre qu’une faible proportion de la population choisit de percevoir sa retraite après l’âge officiel : 13% des femmes et 7% des hommes pour la rente, et respectivement 21% et 18% pour le retrait en capital. Continuer de travailler après l’âge de la retraite reste souvent compliqué, même si on le souhaite – ou que l’on en a besoin[1]. Le système de prévoyance actuel pénalise en effet les employé/e/s en fin de carrière qui coûtent plus cher à leur employeur que des personnes en début de carrière, en proportion de leur salaire annuel (lui aussi plus élevé d’ailleurs).

Mais les lignes commencent à bouger. La raison principale est démographique : les baby-boomers[2] seront tous partis à la retraite d’ici la fin de la décennie, et une grande partie d’entre eux y sont déjà. La génération suivante, dite « X », est certes déjà bien installée mais bien plus petite en taille, ce qui est le cas également des générations suivantes. Malgré les gains de productivité enregistrés depuis une trentaine d’années, et la digitalisation croissante de l’économie, on ne va pas réussir à éviter un sérieux goulet d’étranglement au niveau de l’emploi[3]. En d’autres termes, les entreprises, mais également l’Etat ne pourront bientôt plus se permettre de laisser tous ces séniors quitter le monde du travail, au risque de perdre un savoir précieux dans de nombreux domaines où l’on constate déjà des pénuries : médecins, ingénieurs, services à la personne, etc.

Or, le monde politique peine à intégrer cette réalité. La proposition du Conseil Fédéral en faveur des chômeurs de plus de 60 ans est certes un premier pas, mais il est bien trop timide : il ne s’agit pas seulement de protéger cette catégorie de travailleurs, mais surtout d’encourager les employeurs de les garder, y compris après l’âge de la retraite s’ils le souhaitent. Dans beaucoup de professions, notamment celles où l’effort physique ou les conditions de travail deviennent pénibles pour les plus âgés, il faut prévoir une évolution de carrière vers des fonctions où leur expérience et leur savoir-faire sont mis en valeur, comme la formation interne, le consulting auprès du management, les relations avec les clients, etc.

L’Etat fédéral, avec ses nombreuses régies, pourrait montrer l’exemple, et les cantons également. Ces derniers pourraient aussi commencer à intégrer des séniors comme intervenants externes ou consultants dans leurs écoles spécialisées, afin de partager leur riche expérience professionnelle avec la nouvelle génération.

Et pour les employés, les avantages de repousser l’âge de la retraite sont nombreux :

  • On peut ainsi rester actif/ve et continuer à contribuer au développement de son employeur et de l’économie, en étant reconnu/e pour ses compétences, ce qui reste très valorisant sur le plan personnel.
  • Les avantages financiers sont évidents : augmentation de la rente AVS (jusqu’à 31.5% pour un report de 5 ans, le maximum), augmentation de l’avoir de prévoyance et de l’épargne, maintien du niveau de vie (permettant par exemple de financer les études longues des enfants), etc.
  • Sur le plan fiscal, on peut continuer à déduire les cotisations du 3ème pilier[4], ainsi que, bien entendu, les dépenses liées à l’activité professionnelle.
  • On dispose enfin de plus de temps pour régler des questions souvent complexes comme l’hypothèque (plus difficile à refinancer à la retraite), la succession, la transmission d’entreprise, etc.

Il y a donc bien une solution « Win-Win » pour les employeurs et les employés s’ils se mettent d’accord pour prolonger leur collaboration au-delà de l’âge officiel de la retraite. Comme ces personnes souhaitent souvent réduire leur temps de travail, le coût total pour l’employeur diminue – ce qui anéantit l’argument-bateau du coût excessif des séniors. Autant s’y habituer, car cette retraite dite « flexible » va devenir la norme – et le plus tôt ce sera le mieux.

[1] Environ 40% des suissesses et des suisses âgés entre 50 et 64 ans souhaiteraient travailler au-delà de l’âge de la retraite, soit env. 230’000 personnes, d’après une enquête de Deloitte Switzerland (2019), disponible ici : https://www2.deloitte.com/content/dam/Deloitte/ch/Documents/innovation/deloitte-ch-en-ageing-workforce-workers-needed.pdf

[2] Personnes nées entre 1946 et 1964.

[3] Selon une étude d’UBS, si les tendances actuelles continuent, le marché suisse de l’emploi sera en déficit de main d’œuvre d’un demi-million de personnes en 2030 (« UBS Outlook Switzerland – Generation Silver in the labour market », 2017)

[4] Jusqu’à l’âge de 69 ans pour les femmes et 70 ans pour les hommes.

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